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Souvenirs
HISTOIRE
Maudit soit Mauthausen !
La réédition du Pain des temps maudits (1966) et de l’opuscule sur l’univers concentrationnaire que Paul Tillard publia en 1945 atteint un absolu de l’interpellation morale : une lecture en abîme du XXe siècle. Le Pain des temps maudits, suivi de Mauthausen, par Paul Tillard, préfaces de Jean-Richard Bloch (1945) et de Jacques Rupnik (2007). Éditions L’Harmattan, 2007, 278 pages, 15 euros.  Les dernières vacances : « Un rideau de chênes bordant un chemin creux séparait le jardin de la lande s’étendant en bordure de la mer… Chacun sa vérité ! Ma petite fille était grimpée à califourchon sur mes jambes et m’étreignait, la joue sur ma poitrine… Une fumée s’était effilée devant le rideau de chênes… Et moi, au plus fort du plus grand bonheur qu’un homme puisse connaître, j’avais évoqué une autre fumée, celle du crématoire couché dans le vent qui soufflait des montagnes vingt ans plus tôt. Je m’étais arrêté de respirer et mon coeur avait battu plus fort. » Une vraie dédicace à une petite fille de onze ans qui a su deviner dans le regard de son père l’irruption de l’enfer.
« N’étaient nos morts, me confiaient Paul Tillard, je dirais que ce fut la plus belle période de ma vie. Il y avait des jours, là-bas, où les hommes parlaient aux anges. » Si cette confidence figure dans la préface que donne en 1945 Jean-Richard Bloch à l’édition de Mauthausen, publiée aux Éditions sociales, l’horreur des souvenirs est telle qu’il a fallu malgré tout vingt ans, pour que Paul Tillard trouve, peu avant sa mort, la ressource de sortir de lui-même le Pain des temps maudits en 1965, ce grand roman autobiographique, oeuvre essentielle de la littérature concentrationnaire.
Sans doute est-ce le temps qu’il lui aura fallu pour écrire sans violence ni haine contre les Allemands. Pauvres sont les mots pour rendre compte du quotidien de Mauthausen : la mort, l’extermination, les tortures, le sadisme des SS et de leurs complices, l’épuisement, la maladie et la faim ; mais aussi la solidarité organisée conjuguée avec l’esprit de résistance comme seul espoir, la volonté tranquille et désespérée de conserver la dignité de l’homme, portée d’abord par ceux dont les valeurs éthiques se révèlent dans l’épreuve les plus fortes : militants communistes, prêtres, médecins et infirmiers.
La sobriété de moyens donne une force supplémentaire au roman ; nous suivons avec effroi le calvaire du héros du Pain des temps maudits, héros qui justement n’en est pas un. Justice est rendue au courage admirable des déportés antifascistes allemands, des républicains espagnols, des Soviétiques, Tchécoslovaques et Yougoslaves. Soixante ans déjà, des milliers d’écrits, d’images et de témoignages ; toujours l’incommunicabilité entre le monde des vivants et celui des rescapé(e s, compagnons à jamais et fossoyeurs obligés de milliers de cadavres. Dans les yeux, deux regards séparés sur la tranche de pain blanc, les restes de nourriture que l’on jette, sur la vérité simple des comportements dans la vie. Il faut remercier Janine Tillard et l’université Pierre-Mendès-France de Grenoble de permettre à nouveau la lecture de ce grand ouvrage, préfacé par Jacques Rupnik, fils d’un proche compagnon d’épreuve de Paul Tillard ; et d’y avoir joint le texte intégral de Mauthausen, un des tout premiers livres sur les camps de concentration.
Mesurons bien le retentissement de ce témoignage à l’époque : malgré l’épuisement et les conséquences des sévices endurés, dès son retour du camp Paul Tillard met sa plume et son talent à rendre compte de l’univers concentrationnaire. Le manuscrit est terminé le 24 juillet 1945, et le livre achevé d’imprimer, l’édition originale en fait foi, le 31 octobre par l’imprimerie Curial pour les Éditions sociales. En dépit de la qualité médiocre du papier au sortir de la guerre, la force du texte est soulignée par la publication de nombreuses photos, dont les légendes « à la Maïakovski » touchent au coeur le lecteur.
Paul Tillard fut un journaliste, un grand écrivain et un résistant que les nazis n’ont pas épargné. Victime de la torture et rescapé après deux terribles années de déportation, il décède à cinquante-deux ans, en 1966. Accueilli avant la guerre dans le journalisme progressiste par Jean-Richard Bloch, très influencé par l’oeuvre du jeune Malraux, il collabore à Commune et à Regards. Communiste depuis juin 1936, résistant dans les FTP parisiens au côté de son ami Arthur London, il ne parlera pas sous la torture. À son retour de Mauthausen, rédacteur en chef de Regards, il rejoint Jean-Richard Bloch au quotidien Ce soir, puis est envoyé en Chine. De retour en France, il s’oppose publiquement en 1956 à l’intervention soviétique en Hongrie. Il est exclu du Parti communiste français, sa famille de toujours. Il traverse alors une période difficile, victime de la mise à l’écart, voir des bassesses de nombre de ses camarades, qui dans le petit monde des lettres ne favorisent pas, c’est le moins que l’on puisse aujourd’hui écrire, la carrière du romancier. Journaliste et romancier communiste, homme de courage et de lucidité, abîmé par les conséquences des effroyables traitements subis, puis par les avatars de la guerre froide et du stalinisme, Paul Tillard laisse une oeuvre littéraire engagée qu’on a plaisir à redécouvrir.
Nicolas Devers-Dreyfus : L'Humanité
L’extraordinaire parcours des photographies du camp de Mauthausen.
Des clichés pris par les SS, soustraits et cachés par des déportés du service de l’identification, témoigneront à la Libération des crimes de l’hitlérisme.
Trois détenus affectés au service de l’identification du camp de la mort, chargés de tous les travaux photographiques, décident au péril de leur vie de réaliser et de cacher un tirage supplémentaire des photos prises par les SS. Convaincus de la valeur inestimable du témoignage de l’enfer concentrationnaire que révèlent ces images, l’organisation clandestine du camp charge la section communiste espagnole de les sauvegarder ; mission accomplie en les exfiltrant vers la maison voisine d’une courageuse autrichienne. À l’issue de la guerre, un photographe, Francisco Boix Campo, l’un des trois déportés du service – républicain espagnol, réfugié en France et livré en 1941 aux nazis avec des milliers d’autres compatriotes par le gouvernement de Vichy –, les récupère et les rapporte en France.
L’hebdomadaire Regards auquel collabore Paul Tillard publie vingt et une de ces photos le 1er juillet 1945. Puis le quotidien Ce soir y consacre un numéro spécial, de grand retentissement, le 1er août : « Mauthausen, le camp de l’assassinat ». À l’automne 1945, Paul Tillard inclut quarante-six photos dans l’ouvrage Mauthausen publié aux Éditions sociales.
Les 28 et 29 janvier 1946, Francisco Boix Campo dépose au Tribunal militaire international de Nuremberg et produit six de ces photos. Il deviendra photographe à l’Humanité, qui conservera dans ses archives quelques-uns de ces clichés historiques. L’aboutissement des recherches a permis la recension de l’ensemble des fonds dans le monde, Autriche, Espagne, États-Unis et France. L’Amicale de Mauthausen a déposé aux Archives nationales quatre planchescontacts, cinq cent quatorze photos et quatre cartes postales. L’Amicale a réalisé en 2005, à l’occasion de l’anniversaire de la libération du camp, une exposition itinérante : « La part visible des camps ». Le catalogue de l’exposition est publié par les Éditions Tirésias, que nous remercions ainsi que l’Amicale de Mauthausen. N. D.-D.
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